Extraits

L’image demeure un mystère absolu. Pourtant, tenter par la pensée et les mots d’en saisir la substance nous amène à apprendre d’elle quelque chose. Nos yeux posés sur les images regardent la lumière, la nature, l’hiver ; elles, nous initient au temps.
La traversée de l’espace par la marche suit le rythme de la pensée qui chemine. La vision sans cesse renouvelée par le déplacement s’enrichit de nouvelles perspectives. Au contraire, l’attente immobile vous enfonce dans une épaisseur quasi solide de l’air. C’est un monde étrange qui doit s’ouvrir par un état de vide où le temps devient maître du jeu.


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L’attente à la particularité de geler la pensée. Elle nous incorpore à la matière même pour la densifier à l’extrême, comme si l’absence de mouvement opérait une transformation organique de la matière. C’est une sorte de débordement du temps qui fait basculer dans un réel parallèle, complément essentiel de notre réalité visible.

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Depuis toujours la nature a été pour moi ce lien essentiel avec la réalité. Je ne rêve pas d’une nature vierge mais j’aime me plonger dans ce qu’il nous en reste pour reconstituer en moi une connaissance d’homme. Comme si je croyais trouver dans certains lieux des idéogrammes mystérieux porteurs de cette connaissance fondamentale du monde.

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Le travail dans le paysage, commencé depuis plusieurs années s’est déroulé, étape par étape, soumis à une logique propre, qui ne m’est apparue que plus tard. (…)Il me fallait comprendre d’abord de l’intérieur le corps même de cette substance argentique. Retourner à l’origine, ma propre origine et renaître par le corps de l’image.
Cette origine prit la forme de la nuit, du vide, du désert. Je ne désirais pas cette confrontation mais elle était là. Pour voir la lumière, il me fallait intégrer la nuit.


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Dans ces lieux de silence et de solitude, je suivais un peu l’appel du désert, mais un désert proche de chacun, dans l’espace de nos paysages quotidiens, de nos paysages intérieurs. Une sorte d’imprégnation de cette absence du vivant. Il me fallait accepter d’être cela aussi, poussière du chemin.

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Images arrêtées dans une sorte de passage, ni mortes ni vivantes ; en état de lente transformation. C’est l’absence de l’hiver. Ce temps vide et sonore qui permet de s’arrêter pour un léger retrait, une descente vers ce qui est enfoui, souterrain. Un temps transformé d’où s’est absentée l’idée même de déroulement ; à la chronologie abolie. L’immobilité a aspiré cette qualité de l’écoulement des secondes, de son mouvement. Le temps est devenu solide, matière et anti-matière.

Zones et temps intermédiaires, infiniment mystérieux et attirants.



Frédérique Aguillon
Extraits du livre « Passeur solitaire » publié en 1996

 

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